Quand l’école de Tori tomba…, les fétiches se mirent à rire et les féticheurs à danser : ils étaient plus forts que le "grand fétiche des blancs". Ils avaient offert poulets sur poulets à Hêbiosô (le Tonnerre) et celui-ci avait grondé dans le ciel si fort que les gros nuages noirs avaient éclaté et q’un déluge avait fait passer le toit de l’école à la place du plancher.
Quand l’école de Tori tomba…, le chef et les notables annonçaient partout que désormais les élèves de la Mission quitteraient le Père, qu’ils laisseraient le catéchisme et la messe et toute leur religion pour ne plus fréquenter que l’école sans dieu.
Quand l’école de Tori tomba…, les femmes au marché papotaient en disant : "Ça y est maintenant, le Père peut arroser ses palmiers avec son eau bénite, car il n’aura plus de baptême à faire, la Mission est finie !"
Quand l’école de Tori tomba…, les "Revenants" sortirent le soir et parcoururent dans la nuit les rues du village, et, de leur voix d’outre-tombe, ils menaçaient les élèves de la Mission et leurs familles : "Vous avez voulu changer les choses du pays, vous avez laissé les manières des ancêtres : maintenant, nous revenons, votre Père est trop faible pour vous protéger, le malheur va tomber sur vous !"
Mais, quand l’école de Tori tomba, le Père se frotta les mains : enfin une bonne occasion pour obtenir de ses chrétiens qu’on la remette en état, cette école que tous avaient refusé de réparer depuis des années.
Et quand l’école de Tori tomba…, eh bien ! le lendemain, le Père parla à ses chrétiens dans l’église – et il y avait aussi des païens qui étaient là, écoutant – et il leur dit des choses…, des choses…, qui traversèrent leurs oreilles jusque dans leur cœur.
Quand l’école de Tori tomba donc…, on vit le lundi matin à la Mission des hommes et des femmes et des garçons et des filles, des chrétiens et des païens, avec des houes et des coupes-coupes ; et il y en avait tant que personne, personne (pas même le Père qui pourtant enseigne l’arithmétique à ses enfants) ne pouvait les compter.
Quand l’école de Tori tomba…, tout ce monde
se courba sur le chantier et du lever du soleil jusqu’à son coucher personne ne se reposa, car il fallait refaire une belle école et la refaire plus grande et plus belle qu’avant.
Mais quand l’école de Tori tomba, les enfants refusèrent de cueillir le chiendent qui, séché, devait servir à couvrir le bâtiment… Oh ! ne croyez pas que c’était là une révolte ou une grève, car… écoutez la suite.
Quand l’école de Tori tomba, le maître catéchiste prit la parole et, ouvrant la bouche dit "Nous savons que le seul vrai repos pour nous, chrétiens, c’est le repos éternel ! Mais nous, les chrétiens de Tori, nous ne pouvons pas nous contenter de cela, il nous faut aussi notre repos quotidien." Et tout le monde lui répondit : "Ah ! Notre maître parle vraiment bien !" Et il continua : "Si nous couvrons l’école avec de la paille et de l’herbe…" Ici, quelqu’un l’interrompit : "C’est pourtant sur la paille que Jésus est né !" Et le maître dit : "Oui, mais par la suite, il a quitté Bethléem, tandis que nous autres, nous restons toujours à Tori. Donc il ne faut pas de la paille, car avec de la paille et de l’herbe, l’an prochain, la pluie passera à travers et le Père va encore nous casser la tête pour nous faire travailler et réparer tout. Alors, pour qu’il nous laisse tranquille, nous allons acheter des tôles pour faire un toit absolument imperméable et inusable." A quoi tous répondirent : "Jamais nous n’avons entendu de si belles paroles : nous allons vider nos bourses mais nous nous reposerons. Il faut fêter ce discours : apportez un tam-tam, dansons et buvons !"
Et quand l’école de Tori tomba et qu’on entendit ainsi le tam-tam, les païens et les féticheurs et les chefs accoururent pour danser avec nous. Et comme à Tori, le tam-tam, la danse et les rafraîchissements réconcilient toujours tout le monde…, eh bien, après ce tam-tam, cette danse et ces rafraîchissements, les païens, les féticheurs et les chefs nous apportèrent eux-mêmes des tôles et ils se plaisaient ensuite à dire : "Cette Mission est notre Mission, cette école est un peu la nôtre et ce Père est notre Père à tous !" En entendant cela, les chrétiens étaient bien un peu jaloux, mais ils étaient bien contents tout de même.
Et quand l’école de Tori tomba… Eh bien l’histoire en est là. Je compte sur les chrétiens de France pour m’aider à la continuer et à la terminer. D’avance je vous remercie pour vos dons que vous adresserez au Père Mittaine, grand séminaire de Ouidah, Dahomey.
(Echo des missions Africaines N° 3 – Avril-mai 1955)
Par le père Joseph MITTAINE qui était alors au Grand séminaire à Ouidah