Il y a trois ans, en ce jour de la mémoire de Notre Dame de Fatima, que notre cher Cardinal Bernardin Gantin est retourné à son Créateur, à la rencontre avec Celui qui, dans sa providence miséricordieuse, avait voulu qu’il habitât parmi nous et nous laissât son emprunte.
Je ne suis pas, je suppose, la seule personne qui ait pensé à lui cette année, surtout, pendant la période des élections, avec les moments de tension, de préoccupations et d’incertitude. Souvent, je me disais : « Cher Eminence, nous avons besoin de vous. Combien avons-nous besoin de votre sagesse, de votre grande autorité morale et surtout de votre foi en Jésus Christ et de votre fidélité à son Eglise. » Il ne serait pas faux de reconnaître que le Seigneur a écouté sa prière unie aux supplications de tant de fidèles pour le bien de son cher Bénin.
Il n’est pas toujours facile de faire justice à une grande personnalité en parlant de lui. Avec la parole de Dieu, nous pouvons pourtant mieux comprendre son héritage et en tirer des leçons pour notre vie quotidienne et pour la mission que Dieu a donnée à son Eglise.
La lecture des Actes des Apôtres présente le début de la vocation de saint Paul, un événement dramatique qui, en quelques minutes, a radicalement changé sa vie. Même si pour le Cardinal, comme aussi pour la majorité d’entre nous ici présents, la vocation se développe plus progressivement au cours de plusieurs années, elle reste toujours le fruit de la rencontre prolongée avec le Seigneur ressuscité, avec sa présence dans notre cœur qui nous attire vers lui et nous apprend son chemin. La parole que Dieu prononça à propos de Saul s’applique aussi à notre Cardinal : « Cet homme est un instrument que je me suis choisi pour répondre de mon nom devant les nations païennes, les rois et les Israélites. »
Il faisait tout cela comme Evêque auxiliaire et plus tard comme Archevêque de Cotonou mais surtout dans les différentes charges qu’il a occupées à la Curie Romaine pendant plus de trente ans. Tant de personnes sur tous les continents ont vu et touché ce représentant du Saint-Siège qui témoignait de sa foi de Catholique africain, toujours en fidélité et communion avec le Successeur de Pierre.
« Je lui montrerai moi-même, en effet, tout ce qu’il lui faudra souffrir pour mon nom », dit Jésus Christ à Paul. Souffrir : Ne pensons pas seulement à ses dernières semaines mais à toute sa vie. Le prêtre s’identifie avec le Christ victime qui est présente dans l’Eucharistie, source et centre de la vie de l’Eglise, pour la vie du monde. Ses années à la Congrégation pour l’Evangélisation des Peuple, à la Commission Pontificale pour le Justice et la Paix et à la Congrégation pour les Evêques étaient souvent un service de souffrance, une souffrance liée au sacrifice eucharistique qu’il célébrait tous les jours.
« Et comme le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mangera vivra par moi. » Oui, il vivait par le Seigneur. Ce n’est pas seulement le cas de la vie biologique, mais la vie dirigée et animé par la Parole de Dieu, la vie poussée par la charité du Christ, la vie qui se perfectionne en partageant la croix du Christ, la vie du bon usage des jours que le Seigneur lui avait donnés, la vie qui nous a laissé un riche héritage spirituel, la vie qui était non le Cardinal Gantin mais le Christ qui vivait en lui.
J’aimerais citer ici un extrait du message du Pape Benoît XVI pour la Journée mondiale de prière pour les vocations que l’Eglise célèbrera dimanche prochain. Ce que le Pape écrit me paraît bien significatif, pour nous, au regard de l’expérience humaine et du ministère apostolique du Cardinal Gantin : « A ceux à qui il dit : « Suis-moi ! », Jésus fait une proposition exigeante et exaltante : il les invite à entrer dans son amitié, à écouter attentivement sa Parole et à vivre avec lui ; il leur enseigne le don total à Dieu et à la diffusion de son Règne selon la loi de l’Évangile : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il donne beaucoup de fruits » (Jn 12,24) ; il les invite à sortir de leur volonté fermée sur elle-même, de l’idée d’une réalisation de soi, pour se plonger dans une autre volonté, celle de Dieu, et se laisser conduire par elle ; il leur fait vivre une fraternité qui naît de cette disponibilité totale à Dieu (cf. Mt 12,49-50), et qui devient le caractère distinctif de la communauté de Jésus : « Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13,35). » (Message publié le 15 novembre 2010).
Il s’agit précisément ici de se laisser envahir par l’Esprit du Christ Ressuscité, de s’ouvrir à son action en nous, de savoir accueillir et discerner ce qu’il nous inspire pour devenir des hommes et des femmes nouveaux pour notre temps ; des hommes et des femmes qui n’ont pas peur d’affronter les difficultés et menaces pour dire la vérité qui rend libre, pour promouvoir la justice, la réconciliation et le pardon, gage de la paix qui vient du Seigneur ; des hommes et des femmes qui n’ont pas honte d’être publiquement identifiés comme disciples de Jésus, par ce qu’ils sont, ce qu’ils disent et par ce qu’ils font ; des hommes et des femmes qui, avec audace et une conscience éclairée, au nom de leur foi et de l’espérance qui les habite, donnent des réponses claires, sans ambiguïté, aux nouveaux défis de notre millénaire.
Dans le même message cité plus haut, le Pape continue en écrivant : « Aujourd’hui encore, la suite du Christ est exigeante ; elle signifie apprendre à fixer son regard sur Jésus, à le connaître intimement, à l’écouter dans la Parole et à le rencontrer dans les Sacrements ; elle signifie encore apprendre à conformer sa propre volonté à la Sienne. Il s’agit d’une véritable et réelle école de formation… »
Dans cette dynamique, nous pouvons faire nôtres ces paroles de l’apôtre Saint Jacques qui dit dans son épître : « Y a–t-il parmi vous un homme de sagesse et d’expérience ? Qu’il prouve par sa vie exemplaire que la douceur de la sagesse inspire ses actes… Elle est pleine de miséricorde et féconde en bienfaits, sans partialité et sans hypocrisie, la sagesse qui vient de Dieu. » (Jc 3, 13-18).
C’est aussi cela l’héritage que nous a laissé le Cher Cardinal Gantin dont la devise épiscopale est « A ton saint service ». Je voudrais souligner en ce moment le sens et la responsabilité de cet héritage que nous tenons de lui, pour ce qui regarde la dimension du service. Le bien-aimé Cardinal Gantin a marqué l’Eglise et le monde par ses actes, tout comme les apôtres dont nous venons d’entendre, dans la première lecture, un épisode des « Actes ». Au nom de sa foi en Dieu, de son amour pour Jésus et pour les hommes, le Cardinal Gantin, le regard porté sur le Christ, Maître et Seigneur, qui a lavé les pieds à ses disciples, nous a donné le témoignage de l’humble serviteur, solidaire de ses frères et d’une grande sollicitude pour tous. C’est l’œuvre de l’Esprit du Seigneur qui suscite, du milieu de leurs frères, des personnes capables de servir dignement et loyalement son Eglise et l’humanité y compris leurs pays ; de se tenir en « sentinelles de Dieu », à tous les niveaux de la société, pour éduquer aux valeurs morales et éthiques et, ainsi construire un civilisation plus juste et plus humanisée.
A la suite du Synode spécial pour l’Afrique portant sur « vérité, justice et réconciliation : vous êtes le sel de la terre… la lumière du monde », le jubilé des 150 ans d’évangélisation du Bénin, rendant compte de notre espérance, adresse à tous les chrétiens de toutes conditions mais aussi aux hommes et femmes de bonne volonté un appel pressant pour accomplir consciencieusement leur engagement chrétien et social pour la promotion de telles valeurs.
Il nous faut, chers frères et sœurs, « spécialement en notre temps où la voix du Seigneur semble étouffée par d’« autres voix » et où l’invitation à le suivre par le don de sa vie peut apparaître trop difficile », (cf. message du Pape pour les vocations), il nous faut imprimer au monde la saveur et les couleurs de l’amour, par des actes révélateurs de la présence du Ressuscité parmi nous. « Les hommes auront toujours besoin de Dieu, même à l’époque de la domination technique du monde et de la mondialisation : de Dieu qui s’est rendu visible en Jésus Christ et qui nous rassemble dans l’Église universelle pour apprendre avec lui et par lui la vraie vie et pour tenir présents et rendre efficaces les critères de l’humanité véritable (Lettre aux séminaristes, 18 octobre 2010).
C’est notre devoir chrétien à la suite de nos pères dans la foi dont l’exemple aujourd’hui séduit, saisit, attire et mène vers Jésus Christ, le sauveur de l’homme.
Chers frères et sœurs, en ce 3è anniversaire du rappel à Dieu de notre cher patriarche, le Cardinal Gantin, j’aimerais évoquer sa longue amitié avec celui que l’Eglise tout entière appelle maintenant le Bienheureux Jean-Paul II. C’est une amitié de plus de 25 ans, faites de rencontres régulières, avec un profond sens de la fidélité, du respect et de la communion apostolique dus au Successeur de Pierre, qu’est le Pape. Les charges assumées, avec grande charité, humilité et dévouement, font de lui, un des très proches et privilégiés collaborateurs du Bienheureux Pape Jean-Paul II. Je découvre en eux deux personnages hors pairs, deux figures ecclésiales, deux compagnons de route dont l’extraordinaire vie, enracinée dans le Christ, me semble vraiment un modèle sur le plan humain, social et religieux. Jésus le Maître n’a-t-il pas dit ceci à ses disciples : « ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure » ? (Jn15, …)
Je me demande alors, en regardant la vie des deux amis : Lui aussi, Santo Subito ? Il est évident que nous avons des signes héroïques dans la manière dont le Cardinal Gantin a mené sa vie et exercé son ministère pastoral ; oui, des signes de sainteté qui pourraient être, sans doute, un chemin vers une future et possible canonisation pour lui et pour tant d’autres ancêtres dans la foi dont l’histoire de l’Eglise Catholique de ce pays fait mention tels le Père Thomas Mouléro, Mgr Isidore de Souza, les catéchistes martyrs du Bénin. En tout cas, c’est notre vœu et notre prière, qu’en raison de tant de vertus qu’ils ont pratiquées et de leur don total au Christ jusqu’au sang parfois, ils soient élevés à la dignité de la vénération par le peuple de Dieu.
Je rends grâce à Dieu pour ce qu’ils ont tous été et leur contribution à l’œuvre de la foi. Qu’ils intercèdent pour nous et que la grâce jubilaire des 150 ans nous transforme à leur image, dans le service accompli en faveur de notre Eglise, de cette Nation et du monde.
Mgr Auguste Michaël BLUME,
Nonce Apostolique