Accueil > 20. Repères > 20. Textes et déclarations > Homélie de Mgr Clet FELIHO à l’occasion des Noces d’Or Sacerdotales du Père Etienne SOGLO

Révérend Père Soglo,
Le choix fait par vous, pour me demander de prendre la parole en ce grand jour d’action de grâce et de jubilation, en présence d’une si auguste assemblée de clercs, n’est pas sans me mettre dans l’embarras, ni me poser des questions. Pourquoi moi qui suis loin de vos meilleurs étudiants dans cette maison ; ce haut lieu de la culture de la sainteté et du savoir et qui pourrait témoigner que dès ma première année, je vous avais pris en aversion car vous aviez un rythme de travail auquel mon organisme et mon schème mental n’étaient point habitués. Je me rappelle bien du premier cours avec vous où, n’arrivant pas à prendre note à cause de votre rapidité, j’ai eu à jeter mon stylo ; et vous m’avez repris vertement en public disant : « Fêliho, qu’est-ce qu’il y a ?... Nous ne sommes plus au secondaire et vous devez vous mettre au pas ». Vous n’avez même pas eu égard pour me reprendre la phrase dont j’avais perdu le fil. C’est bien à moi que vous demandez aujourd’hui ce service, pour dire quoi, sinon mes rancœurs que vous pardonnerez certainement en ce jour où le Seigneur vous donne de célébrer vos cinquante ans de sacerdoce ; une grâce inouïe que le Seigneur vous accorde et qui vous convainc que ce qui unit les hommes est beaucoup plus fort que ce qui les oppose.
Aujourd’hui c’est au nom de tous ceux-là et de toutes celles-là à qui vous vouliez du bien par votre rigueur au travail et par votre désir de fidélité au Seigneur, que je viens vous dire merci et en même temps pardon pour ne vous avoir pas vite compris, et pour vous avoir fait probablement de la peine, surtout, ce jour-là où suite à un scandale dans le clergé, j’avais décidé de prendre le large, et vous m’aviez contraint à rester. Mais peut-on vraiment parler de rigueur, lorsqu’on connait la personnalité ceux qui portent le nom de ETIENNE ou Stéphane ? Ce sont généralement des hommes brillants et d’éminents formateurs parce qu’ils possèdent la capacité de transmettre le savoir avec passion et parfois avec présomption. Votre être pouvait-il échapper à cette personnalité, vous qui nous invitiez à ‘broyer le papier’ et à ‘potasser’ les connaissances, i.e. à nous cultiver au maximum parce que vous teniez à faire de nous des élites, sans tenir compte que les talents ne sont pas les mêmes d’une personne à l’autre ? N’est-ce pas votre détermination à faire de nous des hommes et des femmes sur qui la société pourrait compter demain, que vous nous faisiez bucher au moins vingt mots hébraïques par jour, une langue rébarbative, au premier contact ; mais que votre ténacité et votre savoir-faire réussissaient toujours à nous la faire aimer jusqu’à orienter certains de vos étudiants vers l’Ecriture Sainte ou tout au moins la théologie biblique dont nombre d’entre nous vous doivent ce qu’ils sont aujourd’hui.
Merci Père Soglo pour tout ce que vous avez mis en branle pour nous former à devenir des hommes selon le cœur de Dieu, qui n’ont rien à envier aux autres. Avec vous, nous venons rendre grâce au Seigneur de vous avoir mis sur notre route pour vous dépenser gratuitement pour nous ; une générosité qui de temps à autre ne pouvait qu’attirer la jalousie pour ne pas dire le mépris de ceux qui ne vous connaissent que de l’extérieur ; mais ceux qui vous découvrent en profondeur perçoivent le prototype même de l’homme du succès dont la tendresse force le respect de la personnalité et l’amour ; disons une passion dont le secret est à trouver dans votre foi en ce Dieu qui aime l’homme à la folie, et dans votre spiritualité très mariale dont nous célébrons l’intimité en ce jour.
Excellences, Révérendissimes et chers amis !
Vous faites bien de venir nombreux et de divers horizons entourer le Père Etienne SOGLO qui offre à travers cette Eucharistie, les merveilles que le Seigneur a accomplis en lui et par lui, à son environnement. Oui, le Seigneur a fait pour lui des merveilles ! Saint est son nom ! A l’instar d’Anne qui avait demandé un fils qui changerait sa condition humaine grâce à une intervention divine et qui a été exaucée, Notre cher Père Etienne vient exprimer sa reconnaissance au Seigneur qui a réalisé en lui de grandes choses. Et la merveille des merveilles, ce n’est pas d’abord la vie et la santé dont il a été gratifiée ; ce n’est pas non plus le sacerdoce dont le Seigneur l’a revêtu ; c’est bien vous et moi présents ou en communion, dont il a assuré l’éducation aussi bien religieuse qu’humaine. Nous le concevons comme un palmier dont tout en lui est richesse et sert à la gloire de Dieu et au bien-être de l’homme tout court. En dehors du prêtre dont il a toujours été fier même durant les moments difficiles de sa vie, sa conviction que Dieu aime tous les hommes et ne veut en perdre aucun, ne se marchande pas. Aussitôt son ordination sacerdotale, l’un des premiers que faisait notre Daagbo d’Abomey, de vénéré mémoire, comme si ce dernier avait concentré toute sa puissance sur lui afin que ce premier acte de sa vie soit bien valide, le Père Soglo a été convié à s’occuper des jeunes du collège Aupiais en tant que préfet de discipline. Avec la formation militaire qu’on lui connait, il y a voulu une discipline à la mesure de ses convictions. C’était un idéal dont la crise de l’adolescence ne pouvait faciliter l’actualisation. Un soir en effet, qu’il a constaté l’absence de certains jeunes sortis frauduleusement en ville, la conscience de son devoir ne lui a pas permis de laisser passer une telle délinquance. Il s’était mis à attendre leur retour en s’occupant utilement au bureau jusque tard dans la nuit. Ces jeunes ayant constaté la lumière inhabituelle à ce moment-là, et voulant échapper à tout prix au châtiment mérité, étaient passés en trombe devant le bureau pour se refugier au dortoir où les autres élèves se laissaient bercer déjà dans les bras de Morphée. Aussitôt, le jeune préfet de discipline les a poursuivis jusque dans leur dortoir, pensant les trouver tout au moins en train de se changer pour se coucher. Peine perdu ! Tout le monde était au lit faisant mine de dormir profondément. Que faire ? Va-t-il s’avouer vaincu, lui porteur d’un nom qui signifie couronne ? Va-t-il donc laisser des délinquants le couronner d’affronts et de honte ? En bon surveillant, il met promptement la lumière dans le dortoir et intime à tout le monde de se lever. Vous imaginez la suite : ceux qu’il recherchait n’avaient pas eu le temps de se déchausser avant de se mettre au lit… Le Père Soglo n’est pas l’homme dont on peut se jouer facilement ; ces jeunes l’ont appris à leur délinquance.
Bien que tout à tous, le Père n’est pas l’homme du favoritisme. Quels que soient les relations que l’on tisse avec lui, il n’y a pas à s’attendre à ce que l’on soit apprécié au-delà de ce que l’on vaut réellement. Il fallait se lever tôt pour avoir une bonne note avec ce éminent professeur de Bible. Il le faisait non par méchanceté ou par malice, mais pour qu’à l’extérieur, on ne soit pas sous-estimé ou que la maison de formation soit dépréciée. Ses meilleurs amis sont bien ceux qui ont pu persévérer dans la rigueur de sa discipline et de ses sciences. Le Père Soglo est un homme cultivé et fier de sa culture. Il n’est pas celui qui éprouve quelque complexe en face de qui que ce soit. Les années 76-77 de la révolution béninoise sont là pour en dire. Vite et très vite, le Père s’était préparé à affronter le marxisme-léninisme de l’époque afin d’en rendre compte à qui voulait l’entendre. Aussi avait-il mis à la disposition de ses étudiants la documentation qu’il avait du communisme ainsi que ses analyses et conclusions personnelles afin que ces derniers soient avertis du danger que couraient l’Eglise et notre pays. Qui ne connait cette ritournelle de celui que nous appelons affectueusement GOUNKEL : Chers Amis ! Nous allons à pas de géant vers le gouffre. Et un séminariste de lui rétorquer un jour : depuis que nous y allons, nous l’aurons déjà enjambé... Aussi, pour affermir la foi des locuteurs Fon, il avait traduit et édité les cent cinquante psaumes dont le Hanyé s’en est beaucoup servi à cœur joie pour ses chants.
A l’instar de la Vierge Marie, il a voulu être tout à tous et mettre ses talents au service du développement. Ainsi, ayant appris qu’il venait de perdre un œil et que le second n’allait pas tardé à faire défection, loin de se lamenter, il s’était mis à la machine à écrire afin que même malvoyant, il continue d’être utile à son Eglise et à sa société. Aujourd’hui, nous lui rendons un vibrant hommage pour la rubrique HOMELIES du journal La Croix du Bénin dont il continue d’assurer avec joie la paternité et la régularité, en dépit de son handicap et de l’âge.
Toutes ces qualités que nous admirons en lui, il les a tirées de la contemplation de l’Ecriture qu’il méditait chaque jour et invitait les siens à lui emboîter le pas. Que de fois ne nous a-t-il pas forcé la main à lire plusieurs fois la Bible en entier en l’espace d’une année académique ? Aujourd’hui, c’est avec grande reconnaissance que nous lui témoignons notre affection pour nous avoir si bien façonnés à tel point que nous sommes devenus le lien entre Dieu et lui, tout comme le jeune Samuel l’a été pour Anne. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’il a choisi faire une première célébration avec le clergé uniquement, ici à Ouidah, son principal poste de formation ; comme pour dire son nunc dimittis au Seigneur en lui présentant les fruits de ses efforts ; fruits qu’il ne se les attribue pas, mais qu’il contemple en même temps que nous, comme œuvres du Seigneur, à la suite de Marie qui, dans le Magnificat, rapportait tout à Dieu. Avec le Père Soglo donc, se réalise cette parole de Saint Paul : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ; et si tu l’a reçu, pourquoi t’enorgueillir ? ».
Oui, Père Soglo, vous avez mené le bon combat et vous avez déjà la couronne de l’intendant fidèle qui entre dans la joie de son Maître. A l’instar de Marie dont nous célébrons aujourd’hui le Cœur immaculé, vous avez su faire de ceux qui vous avaient été confiés, des hommes adultes et libres qui font votre joie et la ferté de l’Eglise en Afrique. Qu’il suffise de considérer, ne serait-ce que l’épiscopat du Bénin ou son clergé, pour se convaincre que vous n’avez pas travaillé inutilement. Tout en restant ferme, vous n’avez à aucun moment voulu nous tenir en dépendance ; mais à l’instar de Marie, l’éducatrice par excellence, vous avez su donner l’éducation qu’il fallait tout en nous garantissant cette liberté dont jouissait Jésus à l’âge de douze ans, pour rester au temple sans que les parents s’en aperçoivent. Ce n’est qu’après trois jours, chiffre biblique, que vous nous retrouvez dans ce champ du Seigneur où fièrement, vous pourrez dire au Seigneur : « Maître, j’ai gagné dix pièces d’or avec celle que tu m’as donnée » et le Seigneur de vous dire « C’est bien, bon serviteur, puisque tu as été fidèle dans de petites choses, entre dans la joie de ton Maître. »
Puisse Marie, la femme totalement ouverte à l’action de Dieu, et en qui Dieu s’est plu à en faire sa demeure continuer de guider vos pas et les nôtres pour qu’ensemble, nous nous retrouvions un jour autour de l’autel du Seigneur, transformés par la grâce divine, pour chanter éternellement ses louanges ! AMEN !
+ C. FELIHO
Evêque de Kandi