Homélie de Mgr AGBATCHI à la messe d’ouverture du congrès de l’APECA

Excellences, Chers confrères, chères Sœurs et chers collègues,

L’Eglise locale du Bénin, ses Pasteurs, ses fidèles laïcs et ses catéchumènes, est parfaitement consciente de l’honneur que vous lui faites en lui donnant l’occasion d’abriter pour la première fois de son histoire la session de l’APECA (Association Panafricaine des Exégètes Catholiques), une institution continentale africaine qui entend honorer Dieu et l’Eglise par ses recherches, ses quêtes et ses enquêtes. Voilà pourquoi, en prenant la parole comme membre et Pasteur de ladite Eglise, et aussi comme membre de l’APECA, je m’applique, dans un premier temps, à adresser un mot de bienvenue à tous et à toutes. Bon séjour sur cette terre béninoise, patrie des vodouns et hôte de l’Evangile du Christ depuis bientôt cent cinquante ans.

C’est ici le lieu de saluer l’heureuse initiative qui a conduit à la fondation de l’APECA et de reconnaître, au vu de son efficacité, que si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. Dans le même mouvement, je salue la sainte initiative qui a conduit cette prestigieuse Institution à apporter par cette session sa précieuse contribution à la deuxième Assemblée Spéciale des Evêques pour l’Afrique. De fait, l’APECA ne saurait être ce qu’elle est pour ne pas s’intéresser à l’événement synodal de si haute portée. Le synode en question n’a-t-il d’ailleurs pas pour thème : L’Eglise en Afrique au service de la réconciliation, de la justice et de la paix. Pour l’Eglise et pour l’Afrique, il n’y a que le bien qui puisse émerger du thème retenu pour cette session.. Conflit et réconciliation dans la Bible. Contribution des Exégètes africains

Je me permets ici d’apporter quelque précision au libellé du thème ou plutôt au mode de contribution qui est le nôtre. En abordant le thème synodal en tant qu’exégètes africains, nous n’entendons pas seulement apporter la contribution de l’Afrique, mais aussi et surtout la contribution de la Parole de Dieu à l’événement synodal, la Parole de Dieu telle qu’elle est révélée, telle qu’elle est donnée à l’Eglise à interpréter, telle qu’elle est interprétée de fait par l’Eglise et son Magistère, telle qu’elle est vécue par sa Tradition, telle qu’elle est reçue par les exégètes africains, pour l’Afrique et pour le monde. Le caractère central que revêt la Parole de Dieu dans notre démarche nous renvoie inexorablement au Synode romain ordinaire d’octobre 2008 qui a eu pour thème : La Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Eglise. C’est tout à fait providentiel qu’un tel synode ait précédé d’un an celui sur l’Afrique et l’intention divine semble consister à faire écouter à l’Afrique la Parole de Dieu à travers les Pères synodaux et les exégètes africains. L’Eglise en effet, n’est-elle pas un peuple d’écouteurs de la Parole ?

La Parole de Dieu, la Bible ou encore le Livre Saint. La sainteté du livre en question ne consiste pas dans le fait que tout son contenu est fait de choses saintes, mais dans le fait que, à travers les méfaits de l’homme qui y sont rapportés sans condescendance, la Miséricorde de Dieu chemine inexorablement et conduit patiemment à la réconciliation de l’homme avec Dieu, de l’homme avec l’homme. De fait, l’histoire sainte est pleine de méfaits de l’homme s’illustrant par des conflits. Oh ! Il ne s’agit pas de ce "conflit" que le philosophe prend pour composante essentielle de la réalité, au point d’affirmer que o polemos pater pantwn (le conflit est Père de tous), ni de ce conflit que les tenants de la dialectique établissent entre thèse et antithèse, mais de conflits bassement historiques et répétitifs. Ces derniers suffisent pour détruire l’homme si un mystérieux souffle de réconciliation ne traverse pas son histoire de part en part pour faire de cette histoire un déploiement de conflits et de réconciliation.

Conflits. Dans la Révélation divine, le conflit de principe se localise au chapitre troisième du livre de la Genèse, un passage introduit, dans l’ordre cosmique comme dans l’ordre historique, par les deux premiers chapitres. L’homme s’insurge contre Dieu, sur la base du soupçon suscité en lui par le Serpent. La rupture s’installe entre le Créateur et la créature. Mieux, chassé du Paradis, l’homme intérieur entre en conflit avec lui-même, et le bien qu’il veut, il n’arrive pas à le faire, faisant le mal qu’il ne veut pas (cf. Rm. 7, 15). Ce conflit intérieur se répercute à l’extérieur de lui-même et s’illustre en diverses formes et en divers niveaux d’opposition. Pour n’en citer que quelques-uns,

Ø opposition entre le frère et le frère : Abel et Caen, Esaü et Jacob, Joseph et ses frères,

Ø opposition entre oncle et neveu : Abraham et Lot

Ø opposition entre le père et le fils : David et Absalom.

Ces oppositions interpersonnelles s’illustrent aussi dans les guerres de succession. Ainsi en a-t-il été entre Abimélek et ses soixante dix frères, entre David et Saül, Absalom et Salomon, Salomon et Adonias, Roboam et Jéroboam.

Du statut interpersonnel, le conflit revêt bientôt un caractère inter-ethnique, et le livre des Juges nous en fournit de multiples exemples.

Le conflit se raffinera davantage en prenant des allures idéologiques et religieuses. C’est ainsi que le polythéisme et le monothéisme animent dans l’histoire sainte de multiples figures de tensions et même de génocides. Le plus désarçonnant dans l’affaire du conflit, c’est de le voir concerner même les dieux dans d’étonnantes et désastreuses théomachies.

A partir de Gn. 3, le conflit se trouve anthropologiquement justifié et divinement révélé.

La révélation néo-testamentaire n’échappe pas à cette règle. Tout le milieu du Nouveau Testament même est tissé de conflits. La Palestine est occupée par les Romains, les Zélotes tentent de les en dégoûter, Sadducéens et pharisiens ne s’entendent pas, les païens occupent la terre de Yahvé. Les écrits évangéliques font état de situations de conflits, telles les tensions même dans les rangs des Apôtres et la tension croissante entre Jésus et les autorités juives. Jésus même se présente comme une victime de conflits et y perd la vie. A part le caractère historique des conflits vécus par Jésus, il faut en souligner l’aspect ontologique : par son être, Jésus ne peut que déclencher des conflits au milieu des hommes, lui la Lumière qui brille dans les ténèbres, lui la Vérité qui dénonce le mensonge, lui la Vie qui détruit la mort. On comprend alors que Jésus, venant inaugurer les derniers temps, déclenche le combat eschatologique que dépeint le livre de l’Apocalypse en images et en couleurs. On ne peut envisager la résolution de tous ces conflits que par la Réconciliation.

Réconciliation. Comme on l’a fait pour le conflit, il faudrait envisager ici la réconciliation de principe. Celle-ci ne saurait consister en une certaine synthèse, comme le troisième temps de la dialectique. La réconciliation n’est pas une synthèse, un élément qui tient de la thèse et de l’antithèse tout en n’étant ni l’un ni l’autre, mais le don venant du Tout-Autre. Il apparait alors que c’est Dieu qui accomplit la Réconciliation. C’est là un rôle qui, à première vue, ne lui convient pas dans la mesure où, être de plénitude, il n’est pas dans le besoin et n’a pas besoin de réconciliation. De plus, c’est lui l’offensé mais c’est l’offenseur qui a besoin de réconciliation. Que Dieu se mette à être l’agent de la Réconciliation, c’est un signe d’amour altruiste et désintéressé. Au fond tout le mystère de Dieu réside dans cet Amour qu’il a et qu’il est, et c’est cet Amour qui agit dans l’histoire des rebellions humaines comme agent de réconciliation. Cette action consiste à semer dans l’histoire des conflits le sens de l’amour avec beaucoup de patience et de pédagogie, depuis le péché originel jusqu’à la Mort de son Fils sur la Croix, en passant par le meurtre d’Abel, le chant de Lamek, la loi du Talion, la formulation du Shema Israël, reprise dans les synoptiques et confirmée en Jean par la nécessité de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Ce cheminement de Dieu dans l’histoire enregistre quelques réponses positives de la part de l’homme, et la plus éclatante dans l’Ancien Testament, tant du point de vue du simple fait que du point de vue de la lecture typologique, semble être l’histoire de Joseph et ses frères, à partir de Gn. 37. Dans le Nouveau Testament, Dieu accomplit le pas décisif dans son action de réconciliation lorsqu’il envoie son Fils dans notre chair.. C’est le mieux qu’il puisse faire dans son œuvre d’amour. Dans l’œuvre en question, Jésus apparaît comme un moyen et il exerce une médiation unique, mais instrumentale.. Le moyen qu’à son tour Jésus prend pour être un instrument efficace, c’est le verser son sang pour notre salut. En approfondissant la réflexion sur l’œuvre du Christ, l’Épitre aux Éphésiens en vient à ériger Jésus comme agent direct de la Réconciliation et, cette fois-ci, le moyen qu’il prend, ce n’est pas de verser son sang, mais de faire tomber le mur de séparation et d’abolir le régime de la Loi (cf. Eph. 2, 14.15) et de se faire lui-même notre paix (cf. Eph. 2, 14). On peut enfin situer la plénitude de l’œuvre de la Réconciliation divine dans l’effusion de l’Esprit de Pentecôte. Le signe patent du rôle réconciliateur de l’Esprit est bien le fait d’agir en opposition avec l’esprit de Babel, en réunissant tous les hommes dans la compréhension d’une seule langue. Le phénomène dénote d’abord et avant tout d’une certaine réconciliation des cœurs tant au niveau des individus qu’au niveau des peuples.

Il n’y a aucun excès à attribuer au Dieu Trinité le plus gros de l’œuvre de la réconciliation. Cela ne revient pas à minimiser la part de l’homme dans sa liberté que Dieu respecte scrupuleusement et qui n’est pas indifférente au processus de la réconciliation divine. La part de l’homme réside dans son libre consentement à l’œuvre de Dieu, et alors tout se passe comme dans un contrat matrimonial. Il est heureux que Paul ait eu à employer le verbe se réconcilier dans un contexte tout à fait matrimonial : que la femme se réconcilie avec son mari (cf. 1 Co. 7, 11). Cela fait apparaître la réconciliation comme des épousailles et nous renvoie à la même image dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. Cette image d’épousailles exprime au mieux la situation de la réconciliation qui toujours met en présence deux partenaires, soit Dieu et l’homme, soit les hommes entre eux... Ce que j’oserais corriger dans cette image, c’est la dualité, car j’ai l’impression que bien des fois, la réconciliation produit la destruction de l’adversaire et l’unité procède à la réduction de la dualité. De Yahvé, le Psalmiste dit par exemple, qu’il détruit la guerre jusqu’au bout du monde, il casse les arcs, brise les lances, incendie les chars (Ps. 45, 10). Quant au Christ, dans sa Résurrection, il ne laisse pas subsister la mort en face de la vie, l’éclat de la Lumière du Ressuscité ne donne aucune chance au régime des ténèbres, le triomphe de la Vérité abolit le régime du mensonge, et l’on peut mettre dans sa bouche cette parole du Prophète : O mort, je serai ta mort ! Au fond, la réconciliation, c’est la victoire de Dieu sur le péché, car le péché est la cause du conflit.

Cette victoire, nous l’appelons de toutes nos forces pour l’humanité entière, cette victoire, nous l’appelons sur l’Afrique qui prend sa part dans l’humanité et dans le péché, qui prend sa part également dans la révélation divine. En effet, elle se constitue tantôt comme une terre de refuge pour le Peuple saint, tantôt comme une terre de génocide, tantôt une heureuse alternative pour les malheurs d’Israël, tantôt cause de ses déboires. Dernièrement, elle a été terre de refuge et de salut pour l’Auteur du salut et pour la Sainte Famille au temps de la détresse.

Puisse le Seigneur remporter cette victoire sur les choses, les événements, les hommes et les Institutions, afin que l’Afrique si pieuse se réconcilie avec son Dieu et que le continent si chaud se réconcilie avec ses frères et soeurs, amen !

AGBATCHI Fidèle, Archevêque de Parakou,

Homélie prononcée à l’occasion de la messe d’ouverture

Du quatorzième congrès biblique de l’APECA

2 septembre 2009, à Ouidah, Saint Gall

Publié le 8 septembre 2009.