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Baptême de saint Augustin. — Mort de sainte Monique à Ostie. (387.)
La tendresse, les prières et les pleurs de sainte Monique ont exercé une si grande influence sur saint Augustin qu’il nous faut l’écouter encore, nous racontant la mort de sa mère. On a entendu les derniers mots de Monique, à la fenêtre de la maison d’Ostie. « Je ne me souviens pas bien, dit Augustin, de ce que je lui répondis ; mais cinq jours après, ou guère plus, les fièvres la saisirent. Pendant sa maladie, elle tomba un jour en défaillance, et perdit un peu connaissance. Nous accourûmes auprès d’elle ; elle reprit bientôt ses sens, et nous voyant, mon frère (Navigius) et moi, debout auprès de son lit, elle nous dit avec l’air de chercher quelque chose : Où étais-je ? Puis, nous voyant accablés de douleur : Vous enterrerez ici votre mère, ajouta-t-elle. Je ne répondis rien, et je retenais mes larmes ; mais mon frère parla pour laisser entrevoir qu’il eût été plus heureux pour elle de mourir dans son propre pays que dans une terre étrangère. A ces mots elle jeta sur lui un regard sévère qui lui reprochait de semblables pensées ; et se tournant vers moi : Vois, me dit-elle , vois comme il parle ; ensuite s’adressant à tous deux : Enterrez ce corps en quelque lieu que ce soit, ajouta-t-elle, et ne vous en mettez nullement en peine ; tout ce que je vous demande, c’est que partout où vous serez, vous vous souveniez de moi à l’autel du Seigneur. » Peu de jours après, en l’absence d’Augustin, quelques-uns de ses amis ayant demandé à la sainte malade si elle n’éprouvait pas une sorte de chagrin à laisser son corps dans un pays si éloigné du sien : « Rien n’est éloigné de Dieu, « leur répondit sainte Monique, et je ne crains point qu’à la fin des siècles il ne me reconnaisse pas pour me ressusciter. » Elle mourut le neuvième jour de sa maladie, dans les cinquante sixième années de son âge. Ce fut Augustin qui ferma les yeux à sa mère. Dès qu’elle eût rendu le dernier soupir, le jeune Adéodat poussa un grand cri et se mit à sangloter. Augustin, son frère et ses amis , quoique remplis de douleur, eurent la puissance de contenir leurs larmes, et forcèrent Adéodat à imposer silence à son désespoir. Dans leur pensée à tous, les plaintes, les pleurs et les gémissements ne devaient pas accompagner de telles funérailles. La mort ne pouvait pas être considérée comme un malheur pour Monique ; on savait qu’il n’y avait de mort que la moindre partie d’elle-même, et que son âme venait de passer au sein de Dieu, qui l’avait faite à son image. Augustin trouvait un autre adoucissement à son chagrin dans le témoignage que sa mère lui avait rendu à ses derniers jours : elle l’appelait son bon fils, et se plaisait à rappeler, dans un sentiment d’inexprimable tendresse, que jamais elle n’avait entendu sortir de la bouche d’Augustin la moindre parole qui pût lui déplaire. Heureuse la mère qui, au terme de sa vie, peut adresser une telle louange à son fils ! Plus heureux le fils qui s’est rendu digne d’une aussi sainte gloire ! Evode prit un psautier et commença, auprès du corps de Monique, le psaume : Je chanterai, Seigneur, à la gloire de votre nom, votre justice et votre miséricorde. Et tous chantaient alternativement avec Evode. Le corps ayant été porté à l’église d’Ostie, Augustin alla et revint sans laisser échapper une larme ; il ne pleura même pas pendant les prières récitées au bord de la fosse, lorsqu’avant d’y descendre sa mère on offrit pour elle le sacrifice de la rédemption. Mais durant toute la journée la tristesse qu’il renfermait au fond du coeur l’accablait. Il conjurait le Seigneur de le tirer d’un état si douloureux, et le Seigneur ne l’écoutait point. Augustin eut l’idée d’aller au bain ; il avait ouï dire que les Grecs l’avaient appelé balaneion, parce que le bain dissipait les inquiétudes de l’esprit. Mais il en sortit tout aussi affligé qu’auparavant. Quand vint l’heure du sommeil, il s’endormit. A son réveil, il crut reconnaître que sa douleur avait perdu de sa puissance. Toutefois, bientôt ramené à ses premières pensées sur cette mère qui venait de le quitter, et repassant sa vie de religion et de tendre dévouement il trouva doux de répandre ses larmes devant Dieu, de les répandre à cause d’elle et pour elle, à cause de lui et pour lui à qui une grande consolation sur la terre était tout à coup ravie. Augustin laissa donc couler librement des pleurs qu’il avait retenus jusque-là ; il les laissa couler dans toute leur abondance, et se sentit le coeur soulagé. Saint Augustin confesse (1) ces choses devant Dieu, et demande qu’on lui pardonne d’avoir pleuré quelques instants sa mère morte, elle qui, durant tant d’années l’avait pleuré pour le faire vivre en Dieu. Il pria pour sa mère, qui n’ordonna point qu’on ensevelît son corps dans de riches étoffes, ni qu’on l’embaumât avec des aromates précieux ; pour sa mère, qui ne désira point d’avoir un tombeau magnifique, ni d’être transportée dans le tombeau qu’elle-même s’était préparé à côté du sépulcre de son époux au pays natal ; Monique n’avait recommandé à son fils que de se souvenir d’elle à l’autel du Seigneur ! Au milieu des colonnes et des débris de l’ancienne ville d’Ostie, on rencontre aujourd’hui une chapelle qui, d’après la tradition, marque la place de la maison occupée par Monique et Augustin. Ce lieu est glorieux et saint ; il entendit l’entretien séraphique de la mère et du fils, vit mourir l’admirable femme, et fut témoin du deuil religieux d’Augustin, de son frère et de ses amis. Sainte Monique a pris rang parmi les plus illustres mères. La mémoire humaine garde son nom avec vénération et gratitude. Il est permis de penser que, sans les larmes et la tendresse religieuse de Monique, l’Eglise catholique n’aurait pas eu le grand Augustin. Elle fut sa mère dans la foi après l’avoir été dans la vie naturelle : les pleurs de Monique et ses hautes vertus enfantèrent Augustin à la vie chrétienne. Parmi les grands hommes, ceux qui ont fait le plus de bien au inonde avaient le cœur façonné à l’image du cœur de leur mère. Quand le génie se rencontre dans la tête d’un homme qui a sucé le lait d’une bonne mère et reçu d’elle les premiers enseignements, ne craignez point que ce génie devienne un fléau pour les sociétés : il en sera toujours la consolation et la lumière. Les plus saintes et les plus sublimes choses de la terre ont leurs germes dans les coeurs maternels. Tant qu’il restera une mère avec quelque rayon du ciel dans l’âme, il ne faudra pas désespérer des destinées d’un pays.