Accueil > Repères > Textes et déclarations > HOMELIE PRONONCEE AU COURS DES OBSEQUES DE MAMAN ANTOINETTE ADJOU-MOUMOUNI
Funérailles de Maman Adjou Antoinette à l’Eglise saint Michel de Cotonou Rom 5, 6 – 11 Jean 6, 44 – 51
Excellence Monseigneur Michael August BLUME, Nonce Apostolique près le Bénin et le Togo
Excellence et Cher Père Monseigneur Antoine GANYE, Archevêque de Cotonou Leurs Excellences nos Pères évêques du Bénin
Cher Monseigneur Martin ADJOU, Evêque de N’Dali
Chers prêtres, religieux, religieuses et fidèles laïcs du diocèse de N’Dali
Chers Frères dans le Sacerdoce ministériel
Chers Religieux et Religieuses
Chers Autorités politico administratives à divers niveaux
Chers Généraux, officiers supérieurs, subalternes, sous-officiers et hommes du rang de notre vaillante armée béninoise
Frères et Sœurs,
Que reste-t-il de nos amitiés, de nos filiations quand la mort brusquement met fin au commerce des esprits ?
1. Dans cette Eglise saint Michel de Cotonou où vous nous rassemblez une dernière fois, Chère Grand maman et dans laquelle vous avez célébré, vénéré et adoré Dieu pendant de longues années, une foule de souvenirs remontent de nos mémoires, comme autant de bouffées de nostalgie. Dans cette assistance, parmi nos Pères évêques, parmi les prêtres, les religieux et religieuses, parmi vos frères, sœurs et cousins qui vous ont longuement fréquenté et dont je partage la peine, parmi vos enfants, vos amis et la foule de ceux qui vous accompagnent ce matin, combien auraient pu prendre la parole et avancer d’autres titres que les miens, aussi bons, sinon meilleurs ?... Je viens au nom de la filiation depuis que j’ai eu la grâce de vous connaître, il y a bientôt trente ans – c’était en 1982, j’étais alors étudiant à l’Université d’Abomey Calavi - prendre la parole. Il n’existe pas de filiation sans admiration et c’est tout naturellement cette admiration qui, la première, traverse l’épreuve de la séparation. Je devrais dire, l’admiration et la gratitude, tant ces deux sentiments se trouvent mêlés au point de ne pouvoir être séparés.
Votre sagesse, Grand maman, était d’une fulgurante finesse. Au début d’une conversation, vous semblez distraite, presque ennuyée. Vous paraissez vous demander en quoi ce que l’on vient vous raconter vous concerne-t-il. Vous nous appreniez ainsi à être pondérés dans nos appréciations des situations et des hommes pour vivre une fraternité durable source de concorde et de paix. Nous comprenons face à votre disparition le sens de cette sentence de Amadou Hampaté Bah : « En Afrique, lorsqu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle… ».
Grand maman, femme modèle pour la société de demain, à ceux que vous rencontriez dans les circonstances diverses ou qui venaient vous trouver furtivement, de nuit, comme Nicodème, vous répétiez inlassablement que toute responsabilité est par nature un service et un dépassement de soi-même. Le trait de spiritualité que je voudrais souligner, ici, c’est le don d’émerveillement qui était le vôtre : Béni sot Dieu ! Vous étiez une femme émerveillée par les belles et simples choses de la création. C’est vrai que vous vous extasiez facilement : « c’est beau », disiez-vous volontiers, et votre regard s’illuminait. Plus encore vous admiriez les personnes que le Seigneur vous donnait à aimer et à servir en commençant par vos enfants. Ainsi, sans naïveté, sans jamais flatter, vous aidiez chacun d’entre nous à prendre conscience du meilleur de lui-même, des talents à faire fructifier. De la sorte, vous faisiez vivre. Aimer n’est-ce pas faire vivre ?
Frères et Sœurs,
2. En choisissant comme première lecture le passage de l’Epître aux Romains pour cette messe de vos funérailles, Chère Grand maman, nous voulons vous signifier que nous avons compris que votre émerveillement s’adressait, en définitive, à Dieu Lui-même, qu’il s’enracinait en Dieu : « La preuve que Dieu nous a aimé, c’est que le Christ alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous » (5, 8).
Tandis qu’un homme sensé ne songe pas raisonnablement à donner sa vie pour des criminels, l’amour de Dieu peut se porter sur des pécheurs sans être aveugle, parce que le Christ en mourant pour eux leur rendra la justice. Cet amour est assez fou pour ne pas se préoccuper des qualités de ceux envers lesquels il s’exerce. Mais si le Christ est mort pour nous, alors que nous étions impies, éloignés de Dieu, nous n’en sommes plus que fondés à compter sur la constance et l’efficacité de son amour, maintenant que nous avons été réconciliés avec Dieu, introduits dans son amitié. « Combien tu nous aimés, ô Père très bon – s’écrie saint Augustin dans le Livre de ses Confessions, X, 43 – toi qui n’a pas épargné ton Fils unique, mais qui l’a livré pour les impies que nous sommes ! Combien tu nous a aimés ». Face à ce mystère de la tendresse du Père céleste envers notre humanité nous nous tournons vers Jésus en lui disant : « Jésus, tu es notre frère ainé, dis-nous ce que nous pouvons faire pour nous montrer dignes de tant d’amour et de tant de souffrance de la part du Père ! » Et Jésus de nous répondre en proposant ce matin Grand maman comme modèle : « Il y a une chose – semble-t-il dire – que vous pouvez faire, que j’ai faite moi-même et qui rend heureux le Père qu’elle a imité : faites confiance au Père, fiez-vous à Lui, accordez-Lui crédit ! Malgré tout et malgré vous-même ».
Lorsque nous sommes dans les ténèbres, dans l’angoisse, quand tout autour de nous et en nous semble accuser Dieu, quand nous ne voyons plus rien devant nous sinon l’absurde le plus absurde et que nous sommes sur le point de tout lâcher, ressaisissons-nous aussitôt dans un sursaut de foi et crions nous aussi : « Mon Père, je ne te comprends plus, mais je te fais confiance ». Jésus, Lui aussi, cria ainsi au jardin des Oliviers ; il dit : « Mon Père, que cette coupe passe loin de moi ! » La coupe ne passa pas, mais Jésus ne perdit pas la confiance et il s’écria : « Père, en tes mains je remets mon esprit ! » Nous le savons et nous le croyons Il fut exaucé à cause de sa piété (He 5, 7-10). Car le Père l’a ressuscité des morts et l’a établi Christ et Seigneur des morts et des vivants (Rom 14, 9).
Frères et Sœurs,
3. Pour cela, il ne faut pas mener des actions extraordinaires ! Aimer à la manière de Jésus, c’est être attentif à ceux qui ont besoin de pain, de réconfort, de lumière et d’amitié ; c’est se battre contre tout ce qui abîme nos frères humains ; c’est rendre visite à un malade ; c’est accompagner un mourant ; c’est essayer de faire au mieux nos tâches quotidiennes, dans l’amour et le respect des autres. En effet, la qualité d’une vie ne se mesure pas à la richesse, ni au pouvoir, ni aux honneurs, mais à l’amour qu’il inspire. Oui, tout ce que nous faisons pour les autres, dans nos familles, dans nos associations, tous ces gestes d’entraide, n’est-ce pas là, le chemin de la vraie vie ! Contemplons Jésus dans l’Evangile : sa préférence allait aux petits, aux pauvres, aux malades – comme les lépreux, les aveugles qu’il touchait, alors que la société de l’époque, comme la nôtre, les laissait de côté ! Suivons donc fidèlement le Saint Evangile que l’Eglise nous prêche.
Demeurer fidèles à la mémoire de Grand maman, nous impose alors d’imiter dans notre vie l’humilité de Dieu dont Jésus a témoigné par son ministère public dans les contrées de Palestine. En effet, aimer Dieu et son prochain, c’est le contraire de dominer, c’est se situer humblement, un parmi les autres, en demeurant simplement soi-même, comme vous avez vécu, Grand maman, au milieu de nous, avec vos parents, vos frères, vos sœurs, en particuliers avec vos enfants et toute votre famille. Vous aimiez la vie, mais cet amour de la vie ne faisait pas de vous l’égocentrique qui ne pense qu’à elle. Votre grande fidélité dans vos relations, dans vos amitiés, l’attention que vous portiez aux malades témoignent largement de votre délicatesse. Dieu donne sa grâce à l’humble parce que seul l’humble est capable de reconnaître la grâce car il ne dit pas : « Mon bras, ou mon intelligence, ont fait cela ! » (Dt 8, 17 ; Is 10, 13). Dans ce sens, Thérèse d’Avila a écrit : « Je me demandais pour qu’elle raison le Seigneur aime tant l’humilité et subitement, sans aucune réflexion de ma part, il me vint à l’esprit que ce doit être parce qu’Il est la suprême vérité et que l’humilité est vérité » (Château intérieur, VI, chap. 10)
Frères et Sœurs, 4. Si je n’avais que deux mots, deux mots seulement, à vous transmettre de la part de Grand maman, ce devrait être ceux-ci : « Soyez fidèles ! » « Le plus beau de tous les mots : ‘fidélité’ » écrivait Charles Péguy. Le plus beau, mais aussi le plus juste et le plus profond, parce qu’il nous introduit le plus avant dans le dessein de Dieu envers les hommes, dans le projet qu’il nourrit pour tous et pour chacun de nous. C’est encore le mot qui caractérise de la manière la plus précise ce que nous sommes, ce que Dieu attend que nous soyons : serviteur bon et fidèle. « Le plus beau de tous les mots : ‘fidélité’ », mais Charles Péguy s’empressait d’ajouter : « La vertu qui est devenue la plus rare dans les temps modernes : la ‘fidélité’ ». La fidélité traverse une crise, en effet, peut-être la plus forte de tous les temps, au point qu’ils sont devenus très nombreux ceux qui l’estiment impossible désormais. La fidélité est en procès, la fidélité reste à prouver. « Je compte sur vous pour le faire » semblez-vous nous dire Grand maman ! Il s’agit pour nous de tenir, de durer, de progresser, sans nous égarer, sans nous trahir, sans rien renier de ce à quoi nous tenons le plus et qui nous constitue comme chrétiens.« Si nous sommes infidèles, nous dit l’Ecriture, lui restera fidèle, car il ne peut se renier lui-même » (2 Tm 2, 13). Jésus a réalisé les aspirations de tous les siècles et a donné corps à l’attente des patriarches, des prophètes et de son ancêtre David (Lc 1, 26-38 ; 2, 1-14.22-28). Dans sa personne et dans l’alliance que scelle son sacrifice, la fidélité divine et la fidélité humaine coïncident désormais totalement. Dieu avait déjà donné à l’homme un consentement absolu. La fidélité devient ainsi le sceau de toute vie chrétienne. Pour être un véritable chrétien, il faut parler et agir en chrétien ; il faut que les paroles rendent témoignage à notre Eglise, que les sentiments du cœur s’accordent avec les paroles de la bouche. Toutefois, il nous faut préciser que l’on n’est pas fidèle de la fidélité de ses seules forces ; on l’est d’abord de la force même de Dieu.
Frères et Sœurs,
5. Cette force de Dieu, Grand maman, l’a reçue régulièrement par la communion au Corps et au Sang du Christ. Si nous ne prenons pas soin de bien nous alimenter régulièrement et abondamment de Jésus et de sa Parole comme vient de nous le rappeler le passage de l’Evangile de saint Jean (6, 44-51), nous resterons des sous-alimentés, des chétifs spirituels. Nous manquerons de force dans le combat spirituel, nous n’arriverons pas à nous développer spirituellement. Nous avons besoin de prendre part tous les jours au festin spirituel que Jésus nous propose : « Je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair donnée pour que le monde ait la vie » (v. 51). Pourquoi donc nous en priver ?
Jésus nourrit notre corps, nous donne de l’énergie, renouvelle nos muscles et nous soutient physiquement. Si nous mangeons et buvons Jésus, si nous dévorons sa Parole, si nous croyons en lui, il nous promet la vie éternelle. « Quiconque voit le Fils et croit en lui a la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour » (v. 40). « Celui qui croit a la vie éternelle » (v. 47). « Voici le pain descendu du ciel. Il n’est pas comme celui qu’ont mangé vos pères : ils sont morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement » (v. 58). Voyez la grande supériorité de Jésus sur la manne dans l’Ancien Testament. Voyez sa grande supériorité sur tous les menus qu’on nous offre aujourd’hui. Cette vie éternelle commence au moment où nous croyons en lui. Elle va continuer pour toujours. Elle est éternelle, sans fin, sans interruption. Le Pain de vie produit la satisfaction profonde et durable en notre âme : « Moi, je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. » (v. 35). Ça ne veut pas dire qu’une fois qu’on a goûté à Jésus, on n’a plus jamais le goût de s’approcher de lui. Ça veut dire qu’une fois que nous avons goûté à Jésus, nous n’avons plus le goût de chercher ailleurs notre bonheur qu’en lui. Car c’est un grand bonheur et une grande grâce de recevoir Jésus-Christ dans la communion. Recevoir dignement le sacrement de l’Eucharistie, c’est ne vivre que de la vie et de l’Esprit de Jésus-Christ. Il est le seul qui puisse nous rassasier. Quand nous mangeons du pain ordinaire, nous sommes rassasiés pendant quelques instants. Après quelques heures, la faim revient et nous voulons prendre un autre repas. C’est comme ça tous les jours, plusieurs fois par jour. Quand nous mangeons ce que Jésus nous offre, nous sommes rassasiés. Jésus nous donne tout ce dont nous avons besoin. Il comble nos aspirations les plus profondes. Il satisfait notre appétit spirituel. Cette satisfaction demeure, elle est durable. Mais bien sûr, nous allons toujours nous nourrir des aliments qu’il nous offre pour rester en santé spirituelle et pour grandir spirituellement : « Rassasie-nous dès le matin de ta bienveillance, et nous serons triomphants et joyeux en toutes nos journées » crie le psalmiste (Ps 90, 14). Ce don total du Christ est pour nous une invitation à nous investir à notre tour au service du prochain. La communion au corps et sang du Christ est ainsi source de solidarité avec tous les êtres humains. En nous renvoyant à notre vie quotidienne, la participation à la Cène nous oblige à la persévérance dans la foi et dans l’amour. La vie de l’homme n’est véritable, durable, elle ne vaut la peine d’être vécue que si elle pénètre à l’intérieur des sentiments, des pensées, de la conscience, à l’intérieur de l’histoire et de la chair de Jésus ; que si elle se laisse transformer par les propos, les projets, les Béatitudes, la manière d’aimer, de vivre et de mourir de Jésus : « Il est écrit dans les prophètes : ils seront instruits par Dieu lui-même. Tout homme qui écoute les enseignements du Père vient à moi. Certes, personne n’a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père. » (vv. 45-47). L’homme joue donc son destin, il l’accomplit ou le rate dans la mesure où il se conforme ou non à Jésus, à sa vie, à sa mort : « Après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples dirent : ‘’Elle est dure, cette parole ! Qui peut l’écouter ?’’ Mais sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce propos, Jésus leur dit : … ‘’Voulez-vous partir, vous aussi ? Simon-Pierre lui répondit : ‘’Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Nous croyons et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu’’ » (vv. 60-61 ; 67-68). Ainsi, pourrait se résumer la controverse autour du discours de Jésus sur le ‘’Pain de vie’’ qui fait suite au passage d’Evangile proposée à notre méditation pour les funérailles de Grand maman. Ne nous nourrissant pas de l’Eucharistie, ne portant pas les fruits de l’Eucharistie, c’est-à-dire n’étant pas comme Jésus (avec son esprit filial, sa façon de livrer sa vie, avec sa pauvreté, son détachement, sa liberté de cœur), nous n’aurons pas la Vie en nous. L’Eucharistie nous sépare de ceux qui n’écoutent pas la Parole de Dieu, et parfois des autres chrétiens. Elle nous donne le courage d’accepter cette différence. Elle nous aide à vivre notre vocation d’artisans de Justice et de Paix au sein de notre humanité encore désunie et déchirée.
Frères et Sœurs,
6. Le temps du livre de la vie de foi ouvert n’est plus. Grand maman a refermé le livre y compris celui de la Bible ou celui de la prière, particulièrement l’Eucharistie à laquelle vous teniez tant. Désormais, au Livre qui nommait Dieu, a fait place la réalité de la claire vision, de l’éblouissement. Le visage marqué par les âges, la maladie peut disparaître. Grand maman telle est notre foi, telle est notre espérance, vous avez rencontré Celui que vous avez chanté, Celui que vous avez servi en faisant fructifier les talents qu’il vous a confié, dans une fidélité qui n’excluait sans doute pas le péché, mais qui a tenu jusqu’au bout, jusqu’à l’extrême de l’épreuve. Nous vous confions à la Miséricorde divine, à la tendresse de la Vierge Marie et à l’intercession du Bienheureux Jean Paul II ! Nous voulons faire vôtres ces paroles de Grégoire de Nysse : « Où mèneras-tu paître le troupeau, Bon Pasteur, toi qui le portes tout entier sur tes épaules. Montre-moi le lieu du repos, mène-moi vers l’herbe nourrissante, appelle-moi par mon nom ; moi, ta brebis, que j’entende ta voix ; et, par ta voix, donne-moi la vie éternelle. » Désormais, Grand maman, vous avez la réponse. Que notre vie s’inscrive dans la même foi !
O mon Dieu, dissipez les charmes qui nous séduisent, faites-nous sentir que le vrai bonheur étant de vous posséder dans l’éternité, nous devons orienter toute notre vie ici-bas à le mériter, en observant fidèlement vos commandements. Rendez-nous donc fidèles à votre sainte volonté, afin que nous recevions la récompense que vous avez promise à ceux qui y seront fidèles. Amen.
Cotonou, le 12 mai 2011
Jean Joachim ADJOVI Archevêché de Cotonou